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Retour d'un si long exil (Extrait)

A TIRE D'AILE


Mon cœur cognait contre ma poitrine en battements sourds, irréguliers, comme amplifiés par la paroi caverneuse de ma cage thoracique. Ma respiration se faisait plus difficile. J’étouffais. J’avais l’impression de soulever une chape de plomb, des tonnes de béton pour déployer mes poumons. Je me débattais dans un magma de boue et de cendres où l’oxygène était denrée rare. Chaque inspiration était une lutte et chaque expiration semblait vicier un peu plus ma précieuse denrée raréfiée, comme si je respirais dans une poche d’air et que le gaz carbonique que j’étais obligée d’expirer était celui-là même qui allait m’asphyxier d’ici quelques instants. J’étais comme opprimée de partout. Mes membres étaient de plomb, ma bouche pâteuse, mes cris s’étranglaient avant même d’avoir franchi mon larynx. Je suais des rivières et craignais de m’y noyer. Les branches sèches auxquelles je m’accrochais me griffaient les bras jusqu’au sang puis ployaient sous la charge et se brisaient. Les dalles du sol se dérobaient sous mes pieds révélant des trombes de boue, des torrents d’eaux saumâtres infestées de toute sorte de batraciens visqueux ou autres animaux gluants et purulents. Une voie d'eau s'était engouffrée dans mon cerveau, s'immiscent d'abord, insidieuse, en un filet par les quelques fissures qu'avaient sans doute causés les coups donnés dans les murs. Je m’enlisais, je m’enlisais. Je criais, désespérée. J’entendais les sons sourds, comme à travers un mur d’eau. Et plus je me débattais, plus je m’enfonçais.

Je me réveillais littéralement suffoquée, baignant dans une mare de sueur. Ma chemise de nuit de coton jaune collait à ma peau et mes cheveux frisaient autour de mon visage. J’avais dû hurler car un sifflement persistait dans mes oreilles. Le grand lit, notre lit, était vide. Je tâtais dans la pénombre comme si je m’attendais encore à sentir son corps chaud sous mes doigts, à entendre sa respiration profonde et régulière. Mais sa place était froide, les draps intacts, le couvre-lit n’était même pas défait de son côté. Je dus, encore une fois, me rendre à l’évidence : il l’avait déserté, ce grand lit. Il avait déserté notre nid d’amour, ce lieu que son fantôme hantait encore aujourd’hui, après tant de nuits de solitude. Il était parti à mon cœur et à mon corps défendant, face à mon refus d’accepter l’inacceptable. Et aujourd’hui, j’étais prise de ce sentiment diffus de culpabilité. J’étais prête à faire n’importe quelle concession pour qu’il dorme à nouveau près de moi. Non, je n’étais pas fière de moi. Toutes mes convictions que je pensais inébranlables -surtout par un homme ! - étaient aujourd’hui battues en brèche comme cela, comme d’un coup de torchon.

C’était le deuxième samedi du mois de mai. Deux semaines déjà qu’il avait claqué rageusement sa Delsey anthracite, la veste négligemment jetée sur son épaule. Sans même jeter un dernier regard, (encore moins me gratifier de la moindre esquisse de sourire), il avait descendu les marches qui menaient au garage et démarré en trombe. Et depuis, plus rien.

 

**********

Aïssa était  rentrée dans notre vie de manière insidieuse. C’était la fille d’un ami de Malick vivant dans la province est du pays, province, il fallait l’admettre, un peu oubliée de la civilisation. Elle venait juste de passer avec succès son dernier examen scolaire et devait à présent rejoindre l’université de la capitale, en faculté d’histoire.  Ils n’avaient pas vraiment de famille proche et c’est tout naturellement que j’ai proposé à ses parents de la recueillir à la maison, le temps qu’elle fasse ses formalités et qu’elle obtienne une chambre au campus des filles. D’autant que nous avions une grande maison et que le Bon Dieu ne nous avait pas donné la chance d’avoir des enfants. Du moins pas encore, puisque encore dix années après notre mariage, j’essayais encore.

Aïssa était douce et serviable. Je la prenais comme ma petite sœur. De quatorze ans ma cadette, elle n’en était pas moins ma confidente et une petite intendante pour notre maison. Elle s’occupait de tout avec disponibilité et bonne humeur. Ainsi, bien que l’on désespérait de ne pas lui trouver une chambre à la cité universitaire, nous n’étions pas mécontents intérieurement de la garder à la maison un peu plus longtemps. Surtout Malick, mais je mettais cela sur le compte de sa générosité et sa bonté de cœur. Notre ménage ne s’en trouvait d’ailleurs -dans un premier temps -que renforcé. Outre le fait que la présence de Aïssa nous distrayait de notre difficulté à avoir notre premier enfant, elle me déchargeait aussi de quelques tâches ménagères et me laissait plus de temps pour m’occuper de moi-même après le travail et me faire belle pour l’arrivée de Malick qui sortait un peu plus tard.

Cependant j’ai eu du mal à me rendre compte, que, malgré mes efforts vestimentaires et autres, il prêtait de moins en moins attention à moi. Je mettais cela sur le compte de la fatigue, de l’excès de travail. Je l’exhortais à se ménager, lui proposais de partir un week-end tous les deux à la mer. Puisque Aïssa était là, elle pourrait veiller sur la maison et pourquoi-pas inviter quelques copains. Il s’y opposa vivement, arguant qu’il n’était pas fatigué. Par ailleurs, en aucun cas il ne laisserait Aïssa, qui lui avait été confiée par ses parents,  avoir des fréquentations masculines. Je n’avais jamais connu Malick si réactionnaire, lui qui était connu pour son libéralisme et surtout je ne m’expliquais pas qu’il se soit mis dans un tel état d’irritation, tout cela parce que je lui avais conseillé de prendre un peu de repos. Cette scène, dans un premier temps, avait corroboré à mes yeux le fait qu’il était fatigué. Il est vrai qu’en outre il était souvent de mauvaise humeur et nos relations intimes s’espaçaient de plus en plus. En vérité, je ne voulais juste pas regarder la réalité en face.

Aïssa, elle, ne semblait s’apercevoir de rien. Elle était toujours aussi rayonnante, pleine de joie de vivre, un vrai soleil dans notre maison. Sa mise, sans être vraiment luxueuse, était soignée voire raffinée. Un petit ami généreux sans doute, car elle n’était pas boursière et l’argent de poche que nous lui donnions ne suffisait pas à acheter des vêtements de ce prix. Je la taquinais parfois à ce propos mais jamais rien ne filtra. A mes investigations curieuses, elle répondait par un rire pudique et éludait ainsi mes questions. Je n’insistais pas par discrétion et aussi parce c’était son droit d’avoir son jardin secret. En tout cas, elle était discrète car je ne voyais personne lui rendre visite à la maison et elle s’absentait rarement le soir.

Six mois passèrent. Mes relations avec Malick se dégradaient peu à peu. Sans doute avait-il des problèmes d’ordre professionnel. Exerçant une profession libérale, il avait toujours voulu me tenir à l’écart de ses difficultés, pour me préserver, disait-il, et je lui savais gré de cette délicatesse. Il était donc de règle qu’on ne parlât pas travail à la maison. Heureusement, encore une fois, que Aïssa était là pour faire écran. Au moins, devant elle, Malick se montrait un peu plus charmant, voulant sans doute lui épargner les disputes qui ne manquaient pas d’éclater dès que nous regagnions notre chambre. Il ignorait qu’en douce, je lui racontais tout. Les rôles étaient comme inversés. Elle me donnait des conseils, m’aidait à choisir et acheter des dessous affriolants, en un mot, c’est elle qui me prenait par la main.

Quand je dus entrer à l’hôpital pour la énième opération gynécologique, elle fut encore là pour m’épauler. Elle m’aida à faire ma valise, m’accompagna avec Malick à l’hôpital, cueillit des fleurs dans le jardin pour égayer ma chambre. Je me sentais rassurée de la savoir à la maison. Au moins, Malick, par décence, et parce qu’il savait que j’avais une amie pour « défendre mes intérêts », n’irait pas vagabonder le soir à la recherche de distractions. Fort heureusement, je ne devais y rester que 48 heures hospitalisée. Il était prévu que je serais opérée le soir même, par un des meilleurs chirurgiens du continent, pour quelques semaines dans notre pays.

L’opération en elle-même dut être assez douloureuse car quand je me réveillais le lendemain matin, j’étais encore dans un état semi-comateux et les effets de l’anesthésie se dissipant peu à peu, comme autant de voiles que l’on ôtait d’une plaie béante et douloureuse, je souffrais beaucoup. J’avais une fièvre qui me faisait délirer par moments. Je crois qu’à un de ces moments-là, au plus profond du gouffre, Malick se tenait près de moi, car j’entendais sa voix. Il s’enquerrait auprès du médecin de l’état de ma santé et de la date probable de ma sortie d’hôpital. Puis la porte se referma doucement mais je continuais à entendre parler :

 «- Il faut y aller, c’est l’heure, on ne va pas faire attendre les autres.

-Tu crois vraiment qu’on devrait ? répondit, hésitante, une voix féminine.

-Ce n’est plus le moment d’hésiter, rétorqua-t-il, persuasif. »

Et je vis sa main quitter le bord de mon lit pour se poser sur une main aux ongles parfaitement laqués de rouge. Je me reperdis dans le brouillard de l’inconscience. Lorsque je me réveillais quelques heures plus tard, la chambre était vide. Pas de trace de Malick ni d’autre fantôme. L’infirmière qui vint me faire mon pansement n’avait vu personne non plus. J’avais sans doute rêvé.

 Le soir ils vinrent me voir tous deux. Aïssa était moins enjouée qu’à son habitude, mais je mettais cela sur le compte de la fatigue. Malick lui-même était nerveux. Décidément, ça n’allait fort pour personne ! Comme j’avais récupéré un peu entre temps, je prenais sur moi pour  les distraire, me sentant coupable de les rendre si soucieux pour ma santé. D’autant que l’opération était, semblait-il, un succès. Nous pourrions peut-être, enfin bientôt avoir un enfant et tout ira mieux dans notre couple. Cette perspective m’enchantait et j’essayais de faire partager ma joie à Malick, qui, malgré des efforts visibles, restait aussi apathique qu’une mèche mouillée. Il lui fallait peut-être du temps pour réaliser. Ou peut-être voulait-il se prémunir contre de faux espoirs. Ils restèrent une vingtaine de minutes à peine puis prirent congé pour ne pas me fatiguer davantage.

Je ne revis Malick que le lendemain au soir, quand il vint me chercher pour me ramener à la maison. J’étais bien contente de rentrer chez moi et pendant le trajet, je me suis révélée d’une loquacité et d’une gaîté sans pareil. Malick s’efforçait de me donner le change et j’appréciais ses efforts. C’était bon signe !

Aussitôt arrivée, et après avoir embrassé Aïssa, j’allais prendre un long bain, me parfumai, puis m’allongeai dans un nouveau déshabillé sur le couvre lit pour attendre Malick. Il était devant la télé avec un verre, regardant un de ces programmes débiles de milieu de semaine. Je décidai de l’attendre patiemment mais m’endormis au moins une heure. Comme il n’avait toujours pas regagné la chambre, j’allai le chercher. Lui aussi s’était endormi sur le canapé. Je le réveillais par une légère secousse, avec mon plus beau sourire. Il me dévisagea d’abord quelques secondes, comme s’il avait du mal à remettre mon visage. Puis il sourit brièvement et dit sur un ton qui se voulait naturel :

« -Ne m’attends pas pour dormir.

-Pourquoi ? demandais-je, incrédule. Toute trace de sourire avait disparu de mon visage

-Je dors ce soir dans la chambre de Aïssa, dit-il sur un ton qui se  voulait dégagé.

Devant ma perplexité, il continua.

-Je l’ai prise pour deuxième femme hier matin même, devant deux témoins et ses parents. Nous n’avons pas voulu faire de grande cérémonie par égard pour toi. Tu comprends, la petite avait besoin d’être encadrée et…

Il ne put achever sa phrase car la gifle que je lui assénai lui coupa le souffle. J’entrai dans une colère noire qui me fit casser tout ce qui se trouvait à ma portée. Je me ruai dans la chambre de Aïssa, Malick sur mes talons. Elle était nue, en train de s’enduire le corps du lait parfumé à la vanille que je lui avais acheté quelques jours plus tôt. Elle leva la tête, surprise. Mais elle n’eut pas le temps de réagir car je la saisis par les cheveux et l’entraînai en dehors de la maison. Mes forces étaient comme décuplées. Même Malick n’arrivait pas à me retenir. J’étais comme folle. Aucun mot ne pouvait décrire l’état d’agitation mentale dans lequel je me trouvais. Je l’entendais hurler, comme par appareil interposé, que je n’étais pas normale, que je ne méritais pas tant d’égards, que finalement, il avait bien fait etc. Je ne l’écoutais même pas. Il finit par sortir pour couvrir Aïssa d’un drap qu’il avait arraché sur le lit. J’en profitai pour fermer la porte à clé et continuai à hurler par derrière des insanités qui n’avaient jamais fait partie de mon vocabulaire. Je finis par m’effondrer sur le canapé et me vidai de toutes mes larmes.

Deux semaines déjà qu’il avait descendu les marches qui mènent au garage. Et la suite, on la connaît...Aujourd’hui encore, je ne peux pas m’imaginer à quel point j’ai pu être naïve. Je me rends compte de la force que l’on peut mettre à se voiler la vérité. Les signes les plus patents trouvent toujours une explication rationnelle pour un cœur amoureux. Surtout, je n’arrive pas à réaliser un tel degré de traîtrise chez un homme à qui on a donné sa jeunesse et  son amour sans condition. Il avait fait un bouquet de toutes mes illusions pour les réduire en charpie, au broyeur de son égoïsme aveugle. Et moi, je me raccrochais, inconsciemment, au moindre fétu de paille pour ne pas me voir révéler la vérité. Il m’a blessée comme l’écharde meurtrit la chair du doigt alors que l’intention n’était que de caresser la surface lisse du bois, la flatter. Il était une surface lisse, certes, lisse mais visqueuse. Nul ne pouvait s’en saisir et il m’a filé entre les doigts, sans même me laisser le temps de l’illusion.
 

Aïssa, n’en parlons pas. Je ne me figurais pas telle hypocrisie chez quelqu’un qui semblait si candide. Il n’y a pas de mots pour décrire telle ignominie… Je me sens désabusée.

Malick avait fui comme ça, lâchement, il s’était enfui à tire-d’aile. Une histoire banale sans doute mais qui n’arrive toujours qu’aux autres jusqu’au jour où elle vous touche dans votre chair. Je sais que je n’aurais pas assez de toute ma vie pour panser mes blessures. Et je l’aime si fort que je crois en mourir. Pire, je le souhaite. L’amour ne connaît pas la fierté.