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Octobre 1982 J’étais assise sur cette pierre rugueuse, au milieu de cette forêt. Comme si j’en étais un élément naturel, insignifiant mais à la fois indispensable à son équilibre. Comme toute plante, toute liane qui poussaient là, presque par hasard, dans une confusion apparente, délicatement enchâssées les unes aux autres. J’écoutais avec application le dogme magique des mots de Mame Soukey qui me pénétraient comme cette pluie fine que buvait la terre. Eût-elle su que j’appelais dogme ses pensées qu’elle m’en eût voulu… De sa voix rocailleuse, mais incroyablement pure, comme l’eau riante, comme le murmure d’une rivière, elle disait en montrant le ciel : - Regarde les notes s’échapper pour arriver à la frontière du ciel, regarde, regarde ces petites bulles éclore et libérer une mélodie, jamais la même, impertinente, inattendue. L’orchestre, c’est la nature ; quand tu sais lui parler, elle comprend ta mélodie et accompagne ton chant a capella. Ecoute l’ombre qui bruisse, le vent qui chahute, le cours d’eau qui rigole, écoute les moineaux s’égailler en troupes débandées. Paradisiers, tisserins, colibris. Et les oiseaux denuit, orpailleurs du ciel, qui vont cueillir les étoiles pour illuminer leurs nids…écoute, petite fille. Je tendais l’oreille. La voix de Mame Soukey s’élevait vers la voûte céleste et mille bruits envahirent le cirque de Missira. L’écho des falaises nous renvoyait le chant des chutes d’eau, des gouttes des rapides qui s’entrechoquaient, dansaient, tintinnabulaient gaiement. Son chant était léger comme les ailes diaphanes des phalènes. Comme le chant sacré de Mame Coumba Bang. J’en oubliais presque ma fugue. Les notes aériennes dissipaient peu à peu les cris de ma mère: - Espèce de vaurienne, à force de suivre cette vieille folle, tu finiras comme elle… C’était dans la case qui nous servait de cuisine africaine. J’avais maladroitement saisi une marmite et l’instant d’après le dîner se retrouvait répandu sur le sol en terre battue. J’esquivais prestement une volée d’ustensiles et, sous la pluie d’invectives, mes petits pieds nus se mirent à damer le sol irrégulier, insensibles à la brûlure de la chaleur et à la morsure des cailloux. Je n’avais aucune prédisposition pour devenir la parfaite ménagère que ma mère aurait voulu que je fusse. J’étais naturellement maladroite, rêveuse, un peu naïve, bref, tout ce qui constituait aux yeux maternels un vrai châtiment divin, la honte de la famille, d’autant que j’étais son unique fille. Son irritation exacerbée par ma désinvolture et mon imperméabilité à ses semonces continuelles, elle me tançait au bord de la crise de nerfs: - Je n’ai pas besoin d’un fils supplémentaire, j’en ai déjà quatre. Que crois-tu que tu donneras à manger à ton mari? De l’herbe de ta forêt? Et après, il s’endormira le soir le ventre vide, tu comment feras-tu taire la complainte de son estomac ? Avec ces berceuses que tu chantes à longueur de soirée? Son amertume était telle qu’elle en avait l’écume aux lèvres. Dans mon imagination d’enfant, je me la représentais comme un dragon qui, de rage, exhalait des jets de fumée ardente. Cette image me faisait sourire, ce qui portait son exaspération à son paroxysme. Au péril de ma vie, je pressentais que, dans mon intérêt, je ne devais pas m’attarder dans les parages… Après ses colères terribles, j’arrivai haletante à la lisière du bois puis me faufilai à travers un layon jusqu’à l’orbe où je savais qu’elle m’attendait. Le pavé d’herbes mortes crissait sous mes pas. Les lourdes feuilles de manguiers libéraient quelques larmes de pluie qui scintillaient, surprises par un rayon de soleil qui avait réussi à transpercer la canopée puis s’écrasaient en poussière aqueuse sur quelque pierre mousseuse. Au loin, les cascades dévalaient les façades rocheuses des falaises du Fouta Djalon. Je trouvai Mame Soukey assise sur une grume d’hévéa, comme pour se nourrir de sa sève. J’arrivai par derrière et l’observai un instant. Elle semblait pensive. Son dos accusait une légère voussure. - Tu es là, petiote? Je sursautai puis avançai timidement. Elle avait comme une prescience ou tout au moins un certain ressenti des choses… - Oui, Mame, je suis là. Elle avait un visage étonnamment lisse, parcouru de seulement quelques fines ridules. Ses cheveux, ces cendres de lune comme elle se plaisait à les nommer, encadraient son visage comme une nimbe. Elle était sans âge. Si, du bel âge de l’intemporalité. Elle avait la beauté de l’intérieur, celle que le rouleau compresseur du temps ne parvient pas à effacer, pas même à flétrir. Mame Soukey, la mère de mon père, s’était toujours singularisée du reste du clan. Elle avait été, dit-on, éprouvée par la vie. Son fils, mon père, avait été son seul enfant et après lui, plus aucun embryon n’avait daigné habiter son ventre. Pour une femme, chez nous, encore aujourd’hui, il fallait procréer, mettre au monde une flopée d’enfants, être entourée d’une marmaille bruyante piaffant de toute part, pour mériter son statut de mère. C’était en tout cas ce qu’essayait désespérément de m’inculquer la mienne. Deux hivernages après la naissance de son fils, mon grand-père prit une seconde épouse, puis une troisième et bientôt la concession fut aussi peuplée qu’un village entier. Mame Soukey s’y sentait isolée. Elle prenait alors son fils sur le dos et allait se perdre en forêt, lui chantant des berceuses pendant des heures. Elle interpellait les éléments de la nature pour rompre sa solitude, elle parlait aux oiseaux qui lui répondaient par des gazouillis qu’elle seule comprenait. Elle était le Saint François de Missira, comme l’appelaient les moqueurs du coin, du moins ceux, peu nombreux du reste, jusqu’auxquels la civilisation du blanc avait soufflé. Les autres reprenaient cette allégorie, sans la comprendre, parce que ça faisait bien d’avoir l’air d’être instruit. Mais de ces railleries, elle n’avait cure… Dès qu’elle le pouvait, elle s’emmurait dans sa forêt. C’était son jardin des cinq sens, un Eden oublié au creux des montagnes…
Sans ressentiment aucun, elle s’était enfermée dans sa bulle, faite de petites joies simples, de peu de mots et de beaucoup d’amour, de toute la tendresse qu’elle avait pour son fils. Quand il fut assez grand pour désirer plus de liberté et une vie sociale comme les autres adolescents de son âge, elle avait laissé le papillon sortir de sa chrysalide et s’échapper dans la nature sans qu’elle tentât une seule fois de le retenir. Alors, elle était retournée à ses amis minéraux, végétaux, animaux, aux kouss et autres êtres étranges mais si vrais qui peuplaient la forêt. Ils étaient toute sa famille, toute sa vie. Ils se parlaient à demi-mots. Son quasi mutisme lui avait permis de développer ses autres sens, ô combien délaissés par ses semblables : l’ouïe, l’odorat, le toucher, et d’en acquérir d’autres…insoupçonnés ; tout ce qui permettait réellement d’appréhender le monde voir le cosmos et que nous autres nous ignorons consciemment ou non et que nous noyons sous des flots de paroles superflues. Elle avait exploré tout un monde vierge, inaccessible aux autres mortels. Elle traversait notre siècle en aveugle consentante, plus sensible au rapport direct entre l’intimité profonde de chaque individu, aux éléments qui l’entourent, sans forcément le relais du prisme-parole. La voix, selon elle, n’avait sa raison d’être que pour chanter, pour murmurer ou pour… se taire. Aussi ne me parlait-elle que par aphorismes. Pour tous les autres, du moins pour ceux qui s’en préoccupaient encore, elle était une vieille folle asociale et un peu originale, c’était tout. Aujourd’hui, sur l’autre versant de sa vie, celui qu’on ne remonte jamais, elle déclinait en paix, comme un soleil qui se couche dans un superbe feu de ciel, en une ultime révérence, las d’une longue course à travers l’espace céleste. C’était mon tour, à présent, d’être initiée aux mystères de la nature. Je prenais chaque jour un peu de ma part d’héritage…
Je pris place en face de la vieille dame, au milieu de l’espace circulaire. Ses paroles de la veille me revenaient à l’esprit : - Cette clairière, petiote, est un rond de forêt découpé pour être implanté dans quelque lointain désert pour devenir une oasis, celle à laquelle viendront s’abreuver hommes et bêtes. Nous pourrons ici profiter de la caresse du soleil qui autrement ne pourrait traverser la masse touffue des arbres et les Bédouins, dans un lointain désert jouiront d’une ombre salvatrice après des journées de marche. Tu vois, c’est l’équilibre même du monde ! Que dis-je, de l’univers ! Son raisonnement était implacable. Elle était pour moi le plus grand scientifique de la terre, le plus grand astronome du monde. Ses leçons de vie n’égalaient aucune des encyclopédies poussiéreuses qui s’ennuyaient sur les étagères bancales de la bibliothèque scolaire. Et tandis qu’elle parlait, dans ses petits yeux malicieux brillaient mille étoiles. Dans son regard, je ressentais tout cet amour posé sur moi. Et aussi toute cette rage de vivre étouffée en elle-même, ce désir d’embrasser la terre, le ciel, l’air et le feu, toute sa dimension de mortelle qui lui était révélée en même temps que ses déductions métaphysiques, sa dimension de mortelle qui l’empêchait de suivre le cours des oiseaux migrateurs, de monter au ciel rejoindre son Créateur car elle avait assez vécu de sa vie d’ici-bas. Elle me disait qu’elle voulait rejoindre d’autres jardins, d’autres anges que moi, et secrètement, j’étais peinée, non pas de ne pas être le seul ange à ses yeux, mais peinée par le fait que l’on dût se séparer un jour. Et du même coup, je réalisais avec angoisse que nous étions tous mortels et je redoutais de voir arrachée à mon affection ma maman de substitution qui représentait à la fois ma mère, mon père et mon Dieu sur terre. A travers les frondaisons des grands arbres, on apercevait un soleil strié se coucher. Si je me distinguais dans la plupart des matières, pour le plus grand bonheur de mon paternel, j’excellais en chant. Car à longueur d’hivernage, je reprenais avec Mame Soukey les chants traditionnels de notre forêt tropicale, je tapais frénétiquement de mes tiges de bambou le tronc et les racines adventices des figuiers banian pour mieux marquer la mesure : Siga dem na lahi laha, yaay Bëgn you weexon mel ni pettaw, yaye Dafa njolon bolé xeesay, yaye Dotul dellu Missira lahi laha, yaay (Siga s’en est allée Elle avait les dents aussi blanches que les cauris Elle était grande, sa peau était lumineuse Elle ne reviendra plus à Missira Le chant pur et clair de Mame s’enroulait autour du vent qui le portait au delà des falaises, au delà des contrées, jusqu’à la mer, à la lisière du bout du monde. Sa ligne mélodique se confondait avec la ligne de l’horizon lointain et proche à la fois. Qu’il fût triste ou plein de rythme, le refrain à l’écho sans fin semblait traverser le ciel pour rejoindre d’autres cieux, heureux de communier avec nous, enveloppés qu’on était tous dans une sorte de magie, dans un cocon mousseux et tiède de béatitude.
Quand je regagnais nos habitations, la nuit était déjà tombée depuis bien longtemps. - Cette petite ne deviendra jamais une femme, entre l’école des Blancs et cette vieille à moitié folle qui veut en faire un singe, à rester le plus clair de son temps dans la forêt. Je me mettais avec application à faire du feu dans un coin pour faire bouillir les feuilles de baobab que j’avais cueillies pour faire du lalo. M’avisant soudain, elle fulmina de plus belle, feignant de ne pas me remarquer comme pour mieux me signifier son mépris. C’était tous les soirs le même scénario.
Janvier 1997 J’arrivai hors d’haleine au lieu indiqué sur l’annonce du journal. Le pavé d’herbes bruissantes était recouvert de neige. Ma tête tournait un peu. Je pris appui sur un poteau électrique que j’avais pris un instant pour un tronc d’eucalyptus. Je l’effleurais d’une caresse subreptice. Je tirai sur mon bonnet de laine pour couvrir mes oreilles puis soufflai sur mes doigts au travers des gants pour les réchauffer. Le vent me glaçait les côtes et faisait pleurer mes yeux. Mes larmes que je ne contenais plus se figeaient et cristallisaient comme des stalactites. Au milieu de ce paysage lunaire, une queue serpentine ondoyait sur plusieurs dizaines de mètres, happée en une de ses extrémités par une porte cochère. A l’autre extrémité,…moi. De longues écharpes de brume ceinturaient la place. Les nuages tombaient du ciel bas en flocons cotonneux et glacés que le vent faisait danser pendant que le duvet de cristal s’accrochait à nos cils. Nous avancions lentement, comme des zombies au ralenti. Tous différents. Tous indifférents. Je ne sais pas si des secondes ou des heures s’écoulaient mais le monstre n’en finissait pas de couder ses boyaux. Puis, enfin, je franchis à mon tour la porte cochère et une éternité après, une à une, les marches d’un escalier sombre menant à une porte sur laquelle était marqué en lettres capitales: «SALLE D’AUDITION» Sur le haut des marches, je fus prise d’un vertige nautique. Je m’agrippai vivement à la rambarde. La jeune fille devant eut un petit sourire en coin. Quelques échos désaccordés s’échappaient de la porte mal insonorisée. La porte soudain s’entrebâilla et un crâne chauve s’encadra dans l’espace du chambranle et du battant entrouvert. - Suivant. Je fus brutalement plongée dans une salle blafarde, immense, froide. Face à moi, une demi-douzaine de paires d’yeux qui me jugèrent, me jaugèrent, me déshabillèrent pendant quelques secondes. D’une voix blanche et neutre, le chauve rompit le silence: - Vous avez une minute. Silence. La lumière des spots était crue et faisait pleurer mes yeux. La peur me nouait le ventre et me rendait muette. - Quarante secondes, reprit-il imperturbable, au bout d’un temps qui me paraissait être deux fractions de seconde, le bras plié en angle droit, les yeux sur sa montre. Le compteur tournait et ma gorge restait nouée. “Laisse-toi porter, laisse flotter tes pensées là où elles veulent, à la rencontre des esprits...” “Viens me rejoindre, entre dans mon univers, c’est un jardin secret à l’échelle planétaire. Tu sais, comme nous l’avions rêvé toutes les deux. Viens me retrouver. Entre dans mon antre, Petiote.” Le vent soufflait fort. Les mots de Mame Soukey m’arrivaient entrecoupés de silences. Sa voix se posait pour mieux s’élever à nouveau. Je la regardais à travers la masse opaque du jury hostile et je la voyais s’animer et me parler tout doucement mais avec fougue. Sa sérénité n’avait d’égale que le poids de chacun de ses mots qui martelaient mes tympans. J’étais pétrifiée. Je fermai les yeux. Entre dans mon antre. Les contreforts de la forêt bordaient les parois de ma tête. Je sentais la sève monter en moi en arborescence et m’irriguer jusque dans les capillarités des tréfonds de mon être, comme une poussée d’adrénaline. Ma voix puisait au fond de moi la sève tropicale qui n’avait jamais cessé de couler dans mes veines. Ma frêle ossature vibrait soudain autant que mes cordes vocales, dans un élan féerique. J’étais à nouveau dans ma forêt, frissonnant des caresses de ses feuilles, enveloppée par la moiteur tropicale et les senteurs de terre humide, sous le sourire complice de Mame Soukey. J’avais chaud. Je dégrafais malgré moi les pressions de mon manteau bon marché. J’ôtais machinalement mes bottes sous le regard médusé du chauve à lunettes. Mes pieds s’enfoncèrent dans les lichens de la moquette. J’oubliais les spots, le temps, jusqu’à l’endroit où j’étais. Sous mes paupières closes, la nuit étendait le voile de son emprise et j’étais moi-même gagnée par ce doux engourdissement. Mon Marimba que j’avais sorti timidement vibrait à présent du parfum de la nuit tropicale, des trilles des grillons, des vrilles des lucioles et des insectes des ténèbres humides de fougères et d’eau. Ma voix arpentait les sentes chaudes du passé. Mame Soukey faisait jouer ses maracas et la salle fut emplie d’une tapisserie de sons syncopés et entrelacés. Je chantai pendant un temps si long qu’il me sembla durer des heures. A chaque instant, il me semblait mourir et renaître. Comme cette mélodie syncopée du creux de ma forêt natale, comme ma vie dans ce pays de vent, du jour où j’y ai débarqué avec une petite valise et un manteau trop grand. Je chantais comme un exutoire, mon enfance bercée de bonheur, mon désespoir de quitter ma terre, mes larmes. Je chantais ma vie…dans un monde anesthésié de codes et de convenances où j’avais du mal à trouver ma place… Ma voix se posa enfin et un silence ouaté envahit la pièce. Combien de minutes s’étaient-elles envolées. Le compte à rebours semblait grippé. Ou alors, il avait été pulvérisé. Quelques secondes s’écoulèrent sans qu’aucun membre du jury pût parler. Sortant de sa torpeur hypnotique, rajustant la monture de ses lunettes, le chauve à la montre s’éclaircit la voix un bref instant puis articula: - Je… je vous remercie, mademoiselle. Définitions :
Mame Soukey : Grand-mère Soukey Kouss : Lutins Coquillages du groupe des porcelaines qui ont longtemps servi de monnaie d’échange en Afrique Noire Lalo : Poudre extraite de feuilles de baobab pilées servant de liant et qui rentrent dans la préparation de certains mets comme le couscous de mil. Ayo Nenne : Berceuse traditionnelle And : Encensoir fait main par les potiers traditionnels Ku ñeme yamb lekk lem : Littéralement : qui ne craint pas l’abeille mangera le miel Marimba : Xylophone, dont chaque lame est prolongée par un résonateur en forme de tube |
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